Envolée

Oui, je sais, ça fait un bail, cette fois. Un peu plus de 8 ans. Tu te souviens de la dernière fois que tu m’as vue? J’étais jeune, et si naïve. Optimiste. Je croyais que ça allait aller. Que ce n’était pas si grave, juste une mauvaise passe, un obstacle sur une route que je pensais encore longue.

Je suis passée te voir avant de rentrer, mais je ne voulais pas m’attarder trop longtemps car j’avais encore pas mal de route avant de rentrer à la maison. C’était un vendredi soir, et je venais de finir ma semaine de travail.. C’était ma première année dans la vie active, j’avais 23 ans, et je croyais savoir ce que c’était, la fatigue.

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C’était le mois de mai, et je me souviens de la luminosité particulière de cette jolie fin de journée ensoleillée quand je suis entrée dans ta chambre. Comme souvent, j’ai enlevé mes talons et je me suis allongée à coté de toi en fouillant dans tes tiroirs pour te piquer tes oeufs de Pâques. Je ne sais pas si tu t’en souviens, mais je t’avais fait un gâteau au chocolat en forme de coeur cette semaine là. Je n’y connaissais encore pas grand chose en cuisine à ce moment là, alors j’étais plutôt fière de moi.

Ce jour là, tes cheveux étaient emmêlés et ça m’agaçait. Ca m’a toujours fâchée que tu ne prennes pas soin de toi. Alors, comme bien souvent, je te l’ai reproché, et je me suis mise à chercher une brosse en soupirant. Je dis souvent que mes souvenirs de cette époque ne sont plus très clairs, mais ce n’est pas vrai. Cet après-midi là, je m’en souviens comme si c’était hier. En particulier du moment où j’ai passé le peigne dans tes cheveux. De cette mèche qui y est restée coincée, et des suivantes, aussi fragiles et délicates que ces graines de pissenlit qui se détachent et s’envolent au moindre coup de vent. Je n’ai pas réalisé de suite ce qu’il venait de se passer. Pourquoi soudain tes cheveux étaient-ils dans mes mains?

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Puis j’ai compris. Et j’ai réalisé que c’était pour de vrai. Je crois avoir eu un moment de panique, mais toi, tu n’as pas eu l’air de réagir. Tu m’as simplement souri. Parce que toi, tu le savais déjà depuis un moment, que tu étais en train de t’envoler.

Et pourtant en fermant la porte de ta chambre d’hôpital ce jour là je n’ai rien dit. J’ai pensé « Mais prends-là dans tes bras, bordel! Dis lui que tu l’aimes!« . Au lieu de cela, je t’ai juste dit d’un ton enjoué « A lundi! » Et j’ai fermé la porte.

Je pense que j’y croyais, malgré tout. Que j’allais te revoir la semaine suivante. Sans tes cheveux, peut-être, mais toujours avec ton sourire. Je pensais venir encore m’allonger près de toi en mangeant tes oeufs de Pâques, en corrigeant des copies, en te racontant ma journée. Puis rentrer à la maison, cette maison où j’ai grandi avec toi, et où je vivais sans toi depuis quelques mois. Cette maison que finalement, tu ne reverrais pas. Je ne pensais pas que la semaine suivante, tu ne serais pas dans le même hôpital, et surtout pas au même étage. Je ne pensais pas te retrouver dans cette pièce où il fait si froid, où la lumière n’entre pas. Je ne pensais pas devoir me présenter dans une mairie inconnue en déclarant « C’est pour le certificat de décès de ma maman. »

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J’ai bien changé depuis la dernière fois que tu m’as vue. Maintenant, c’est moi, la maman. Celle qui sacrifie ses oeufs de Pâques et qui cache ses peurs sous des sourires. Celle qui serre très fort ses enfants tous les soirs en leur disant qu’elle les aime, car elle regrette de ne pas toujours avoir eu ce réflexe avec ceux qui comptent. Celle qui, 8 ans plus tard, pense toujours à toi en faisant ce gâteau au chocolat.

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Avant de partir …

15 comments

  1. Nane says:

    La larme à l’oeil, les mots sont beaux et si simples.
    je t’envoie plein de coeurs et de bisous et je les envoie aussi vers le ciel…

  2. Florence Batmax says:

    J’ai envoyé mon com trop vite.
    Quand j’ai perdu mon papa, j’étais enceinte de Fils Aîné …
    Une des dernières fois que je l’ai vu à l’hopital, je serrais fort dans ma main la photo de ma première échographie.Il a pleuré en la voyant. Il savait qu’il ne le verrait jamais.
    Je ne l’avais jamais vu pleuré.
    Et même là, je n’ai pas trouvé le courage de lui dire que je l’aimais. Si fort.
    On est des taiseux dans la famille … Se dire « Je t’aime » relevait d’une épreuve digne de KohLanta …
    Alors qu’aujourd’hui … Je le dis tellement à mes enfants.Et je leur dirai toute leur vie je crois. Comme tu le fais avec les tiens. Bises.

  3. Luly says:

    J’ai eu ce genre de geste à l’hôpital, pour mon grand-père. Je n’ai pas dit ces mots, j’ai toujours gardé l’espoir. Mais en fermant la porte de sa chambre, la dernière fois, je savais. Il s’est envolé une semaine plus tard.
    Je reverrais toujours sa réaction lorsque je suis arrivée, quel bonheur pour lui et moi !
    Et je sais qu’il est là,pas loin. J’aurais tant aimé que mes enfants le connaissent. Et ceux-là, je les bassine de « je t’aime » pour qu’ils n’en doutent jamais.
    Et les souvenirs des gens qu’on aime, on les déguste comme un bon gâteau au chocolat. Une bise.

  4. Laura says:

    Quel beau texte! J’ai perdu mon papa, il va y avoir 2 ans ce 16 mai, c’est si difficile même quelques années après… Je crois qu’on oublie jamais, on apprend à vivre avec. Je suis sure que de là haut ta maman est très fière de toi, de celle que tu es devenue! Une super maman! qui par son super blog en inspire tellement d’autres! Les dates anniversaires font mal, mais regarde tes deux trésors et pense à la super maman que tu es pour eux.
    Gros bisous <3

  5. SandSB says:

    Cindy, je ne sais que te dire hormis que c’est vraiment très beau et dès les 1ères lignes j’ai su de quoi de qui tu parlais … Tu sais vraiment bien faire passer les émotions avec les mots.

    Il a des instants comme ça qui restent marqués dans nos mémoires comme si c’était hier … Je t’embrasse bien fort.
    Tu es une super maman, c’est certain qu’elle serait extrêmement fière de voir la « grande » que tu es devenue …

  6. Cec09 says:

    Ca fait 3 ans pour moi… Mon papa. Et tout ce que tu dis est tellement vrai. Mon père a eu une variante rapide d’Alzheimer a à peine plus de 60 ans. Je lui ai dit je t’aime tous les jours pendant des mois mais je n’ai commencé que lorsqu’il n’était plus vraiment lui-même… Ca fait parti de mes regrets. Cette perte, cette douleur ne s’effacera jamais c’est certain mais il y a aussi tellement de merveilleux souvenirs. Une situation banale du quotidien qui me fait immédiatement penser à lui, le coeur parfois serré mais avec sourire en prime. Merci beaucoup d’avoir partagé ce texte.

  7. maud says:

    Ton texte est très poignant.J’ai la chance d’avoir encore ma maman mais il me touche particulierement en pensant que c’est moi qui pourrait laisser mes filles….

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